Culture
🇹🇳 TunisieUn Roman De 112 Pages Raconté Par Un Adolescent Devenu Paria Dans Une Société Qui Ne Sait Plus Quoi Faire De Sa Colère
Son histoire commence dans l'intimité d'une relation profonde entre un garçon et son chien, avant de s'élargir en une réflexion sur la violence, l'injustice et la brutalité des adultes. Avec un langage direct et tendu, teinté d'ironie, Manaï fait de ce jeune narrateur un témoin aussi lucide que rebelle d'un monde qui condamne sans chercher à comprendre. Derrière le destin singulier de ce garçon émerge une critique plus large de la société tunisienne, de ses fractures et de ses silences, dans un texte où l'enfance n'est pas synonyme d'innocence mais le lieu d'une résistance désespérée contre la violence des hommes.
À quinze ans, il est déjà trop tard pour lui demander de croire aux adultes. Son père l'a humilié, l'école lui a appris la loi du plus fort, la société lui a enseigné le mépris, et dans cet univers où l'on ordonne aux faibles de disparaître, il n'a trouvé qu'une seule présence capable de lui rendre un peu de dignité Bella. Un animal que les autres regardent avec dégoût, mais qui, pour lui, représente tout ce que les hommes n'ont pas su lui donner.
Dans "Bel abîme", Manaï raconte moins la naissance d'un criminel que la lente fabrication d'une rage. Le roman a reçu le Prix Orange du Livre en Afrique et le Prix de la littérature arabe en 2022. Le livre commence après la catastrophe. Le garçon est en prison.
Il s'adresse à son avocat, à un psychiatre, mais aussi, plus profondément, à tous ceux qui réduiraient son histoire à un dossier judiciaire. Il ne plaide pas vraiment son innocence. Ses paroles reviennent à l'enfant qu'il était, sa peur, sa fragilité, sa relation compliquée avec son père, et cette découverte décisive de Bella.
Le dispositif rappelle, par certains aspects, L'Étranger de Camus. C'est un homme face à une institution judiciaire, un discours qui déplace constamment la question du crime vers celle du regard que la société porte sur celui qui l'a commis. Mais là où Meursault semble étranger au monde, le garçon de Manaï y est douloureusement emprisonné.
Cette différence est essentielle. Meursault est traversé par une forme d'indifférence qui scandalise son entourage. Le narrateur de "Bel abîme", quant à lui, est tout sauf indifférent.
Sa colère vient précisément de ce qu'il ressent avec une intensité que son entourage ne peut supporter. Il voudrait être reconnu, aimé et respecté. Il voudrait pouvoir tenir la tête haute.
Bella le lui permet. Avant elle, le garçon est décrit comme frêle, craintif, toujours forcé de réduire sa présence pour éviter les coups ou les humiliations. La rencontre avec Bella change son rapport au monde.
Elle l'attend, l'accueille, lui donne une raison de rentrer chez lui. Leur relation n'est pas simplement un épisode touchant destiné à rendre le personnage sympathique. Elle constitue le véritable apprentissage du garçon.
Avec Bella, il découvre l'amitié, la loyauté, la responsabilité et une forme d'amour qui n'exige aucune justification. Des études universitaires consacrées au roman ont souligné cette dimension de roman d'apprentissage, construit autour de la relation entre l'adolescent et son animal. La littérature connaît depuis longtemps ces personnages qui trouvent dans l'animal une vérité que les hommes ont perdue.
On pense au Colloque des chiens de Cervantès, aux relations ambiguës entre l'homme et l'animal chez Kafka, ou à Flush de Virginia Woolf. Mais Manaï déplace cette tradition vers une question politique très contemporaine que révèle notre façon de traiter les animaux sur notre façon de traiter les humains? Bella appartient aux faibles.
Tous deux sont jugés encombrants par un monde organisé autour de la force, de l'autorité et des apparences. L'animal est en quelque sorte un miroir. Ce que les adultes reprochent à Bella — sa saleté, sa présence, sa différence — fait écho à ce qu'ils reprochent au garçon sa fragilité, son refus de se conformer, son incapacité à entrer docilement dans le rôle qui lui est assigné.
Le roman fait ainsi circuler la violence à travers plusieurs espaces. Elle commence dans l'intimité familiale, s'étend dans la rue, traverse les institutions et finit par revenir sous une forme meurtrière. Une étude consacrée au roman voit précisément dans cette relation entre l'homme et l'animal une réflexion sur la cruauté humaine, la violence faite au vivant et notre manière d'habiter le monde. Le père occupe une place centrale dans ce mécanisme.
Source : Le Soleil SN RSS
Les plus lus dans cette catégorie
Chargement de l’article…